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LA BATAILLE D'ELSENBORN, DÉCEMBRE 1944 (1ère partie)

La Bataille d'Elsenborn

Décembre 1944 (1ère partie)

 
QUE FAUT-IL ENTENDRE PAR BATAILLE D'ELSENBORN ?
 
Il n'y eu aucun affrontement entre Américains et Allemands à Elsenborn-village pas plus que dans le camp militaire du même nom, au sens strict du terme, c'est-à-dire dans la partie construite, même si des combats acharnés se déroulèrent dans la plaine de manoeuvres, plus à l'est.
 
Dès lors, pourquoi cette dénomination? Tout simplement parce les Américains ont appelé Elsenborn Ridge - la crête d'Elsenborn - une position défensive en forme de boomerang, selon le mot de Charles B. Mac Donald, dont la première branche part d'un endroit situé face à la gare de Konzen, inclut Montjoie, pique vers le sud par Höfen et Alzen pour s'appuyer ensuite à l'est de Kalterherberg sur les hauteurs bordant la Schwalm puis le Krähbach.  De là, après un large coude vers le sud-ouest et l'ouest, la deuxième branche s'accroche à la crête appelée Roderhöhe, à mi-chemin entre Elsenborn-village et Wirtzfeld, plonge ensuite vers le lac de Butgenbach qu'elle franchit pour rejoindre le domaine de Butgenbach, en bordure de la route de Bullange à Malmedy, puis le village de Butgenbach et s'étirer enfin jusqu'à Waimes, atteignant un développement d'une trentaine de kilomètres.
 
Parmi les différentes batailles qui se succédèrent tout au long de l'Offensive des Ardennes ([1]), celle qui se déroula sur la position d'Elsenborn tient une place à part.  C'est là en effet que dès le second jour de l'attaque le plan allemand fut mis en échec.  Tout ce qui suivit n'est que la conséquence inéluctable de ce fiasco.  Ceci ne signifie nullement que les combats qui par suite opposèrent les forces antagonistes durant des dizaines de jours encore n'eurent pas d'importance ou furent dépourvus d'acharnement, loin s'en faut.  Il serait tout aussi déraisonnable de soutenir que le succès remporté par les Américains lors de la Bataille d'Elsenborn a suffi pour assurer la victoire des Alliés à l'issue de cette longue campagne qui ensanglanta l'Ardenne mais c'est elle qui ruina définitivement les derniers espoirs de Hitler de vaincre à l'ouest.

[1] Dénomination adoptée par les Belges et les Allemands.  Les Américains disent et écrivent The Battle of the Bulge - la bataille du saillant.
 
L'offensive des Ardennes se résume trop souvent en un seul mot : Bastogne. C'est un peu court et c'est injuste.  L'exposé qui suit vise à le démontrer encore que dans les limites qui sont les siennes il faille s'en tenir à l'essentiel.
 
SITUATION GÉNÉRALE SUR LE FRONT DE L'OUEST DÉBUT DÉCEMBRE 1944
 
Dans les jours qui précèdent le déclenchement de l'Offensive des Ardennes, la situation générale sur le front de l'ouest est schématiquement la suivante.
 
Du côté allié : au nord, le 21e Groupe d'armées britannique du maréchal ([2]) Bernard Law Montgomery en ligne entre la mer du Nord et le nord d'Aix-la-Chapelle, sur des positions coïncidant à peu près avec le cours du Waal et de la Meuse puis le tracé de la frontière entre les Pays-Bas et l'Allemagne ; au sud, le 6e Groupe d'armées américano-français du lieutenant général américain Jacob L. Devers ([3]) tient le front d'Alsace jusqu'à la Suisse, pratiquement sur la frontière entre la France et l'Allemagne, exception faite de la poche de Colmar qui ne sera résorbée que plus tard.  Au centre, le 12e Groupe d'armées américain du lieutenant général Omar N. Bradley, dont le quartier général ([4]) est à Luxembourg, s'étend du nord d'Aix-la-Chapelle jusqu'à la Lorraine.

[2]Promu à ce rang le 1er septembre pour le « consoler » de n'être plus le commandant de toutes les forces alliées débarquées en Normandie.
[3] Devers est le seul commandant d'un groupe d'armées à n'avoir pas été choisi par Eisenhower.
[4] Plus loin : QG.
 
Ce groupe d'armées comprend trois armées. La 9e du lieutenant général William H. Simpson est au nord et en avant d'Aix-la-Chapelle, ayant atteint la Rur au nord de Düren toujours dans les mains des Allemands([6]).  La 3e du lieutenant général George S. Patton s'apprête à attaquer en Sarre.  Entre les deux a pris place la 1ère Armée du lieutenant général Courtney H. Hodges dont le QG est installé à Spa, à l'Hôtel Britannique.

[6]Düren ne tombera que le 25 février 1945.
 
La 1ère Armée s'articule en trois corps d'armée : dans le secteur de Düren le 7e Corps du major général Lawton J. Collins, ensuite vers le sud jusqu'à Losheimergraben le 5e Corps du major général Leonard T. Gerow, dont le QG est à Eupen ([8]), enfin de Losheim et dans le Luxembourg, le 8e Corps du major général Troy H. Middleton avec QG à Bastogne. 

[8] Dans la caserne Sous-lieutenant Antoine, rue Bellmerin 46, aujourd'hui occupée par l'Institut royal militaire d'éducation physique (IRMEP).
 
Face à la 1ère Armée US, le Heeres Gruppe B ([9]) - groupe d'armées B - du Generalfeldmarschall Walter Model a déployé la 15. Armee (General Gustav von Zangen) à l'est et de part et d'autre d'Aix-la-Chapelle, sur sa droite, jusqu'à Losheimergraben, la 6. Panzerarmee ([10]) - armée blindée -(Oberstgruppenführer ([11]) SS Sepp Dietrich), ensuite la 5. PZA (General Hasso von Manteuffel) et enfin, au sud d'Echternach, la 7. Armee ([12]) (General Erich Brandenberger). 

[9] La dénomination allemande a été conservée aux unités et grades allemands (y compris la manière d'indiquer les adjectifs numéraux par un point à la suite du numéro des unités plutôt que par un e).
[10] Plus loin : PZA.
[11] Dans la Waffen SS, grade correspondant à celui de Generaloberst - colonel général (général d'armée) - dans la Wehrmacht.
[12] Armée composée uniquement de divisions d'infanterie et de quelques chars.
 
L'avance des Alliés à travers la France et la Belgique a été beaucoup plus rapide que prévu.  Il en résulte des difficultés d'approvisionnement dues à un allongement excessif des lignes de ravitaillement aggravées par l'indisponibilité de nombreux ports et la capacité limitée de ceux qui ont pu être remis en service ([13]).  Eisenhower a été amené à devoir envisager une pause dans les opérations alors que la frontière allemande est atteinte et dépassée en plusieurs endroits.

[13] Si le port d'Anvers a été libéré pratiquement intact le 4 septembre 1944, il a fallu attendre le 28 novembre pour qu'un premier navire puisse y accoster.  Montgomery, obnubilé par son désir d'être le premier à franchir le Rhin, avait négligé de faire déminer et de mettre hors de portée des tirs ennemis l'estuaire de l'Escaut, jusqu'au moment où Eisenhower lui en donnera l'ordre.
 
Aix-la-Chapelle a été prise le 21 octobre.  Quelques jours plus tard débute la meurtrière bataille de la forêt de Hürtgen en vue de s'assurer de l'important carrefour de Schmidt.  Ce premier objectif, situé sur une crête commandant la vallée supérieure de la Rur, à quinze kilomètres à l'est de Roetgen, ouvre la voie vers les barrages de l'Eifel dont il s'agit d'empêcher le dynamitage qui aurait pour effet de provoquer des inondations retardant considérablement la progression en direction du Rhin.
 
Cette bataille entraîne de lourdes pertes allemandes mais celles que subissent les Américains sont insupportables.  Ces derniers abandonnent la partie : c'est là sans doute leur plus grand échec de toute la guerre en Europe.  Les GI's épuisés sont envoyés se refaire dans le Luxembourg belge et grand-ducal, secteur réputé de tout repos.  D'autres divisions, dont certaines n'ont jamais combattu, prennent leur place.  Les effectifs disponibles ne permettent que le déploiement d'un mince rideau de troupes, sans profondeur.
 
SITUATION PARTICULIÈRE SUR LE FRONT DU 5e CORPS US
 
Les divisions constituant le 5e Corps du général Gerow sont déployées comme suit : la 8e DI (major général Stroh) et la 78e DI (major général E. P. Parker, Jr) au nord de Lammersdorf à l'ouest de la Kall (Schmidt, Lammersdorf, Rollesbroich, Simmerath, Kesternich étant entre les mains des Allemands), de là jusqu'à Montjoie le 38e Esc Rcn du 102e Gp Cav ([14]) commandé par le lieutenant colonel Robert E. O'Brien, sur sa droite la 99e DI ([15]) du major général Lauer avec QG à la villa Kirch à Butgenbach. La 99e DI ([16]) s'étire du sud de Montjoie à Losheimergraben sur un front de près de trente-cinq kilomètres, plus de trois fois la distance normale.

[14] Dans l'armée américaine, les unités de reconnaissance sont dites « de cavalerie », par tradition, bien qu'elles ne possède plus un seul cheval.  Un Gp Cav (groupe de cavalerie) est formé généralement de deux Esc Rcn (escadron de reconnaissance), parfois d'un seul, à trois Tp (troupe). Indépendamment de ces Gp Cav dépendant des Corps d'armée, chaque division dispose d'une troupe de reconnaissance propre.
[15] Cette division comprend outre un EM (état-major) et une Cie (compagnie) EM, les 393e, 394e et 395e RI (régiment d'infanterie), l'EM et la Bie (batterie) EM de l'artillerie divisionnaire, les 370e, 371e, 924e (105 mm) et 372e (155 mm) Bn AC (bataillon d'artillerie de campagne), le 324e Bn Gn (génie), le 324e Bn Méd (médical), la 99e Tp Rcn, la 99e Cie Tr (transmissions), la 99e Cie QM (quartier-maître et transport), la 799e Cie Ord (ordonnance) et un détachement CIC (Counter-Intelligence Corps - contre-espionnage), avec en renfort le 801e Bn Ch Ch (chasseur de chars), le 400e Bn AC Bl (blindé), le 776e Bn AC (105 mm), le 987e Bn AC (- la batterie A) ainsi que le 535e Bn AA (artillerie anti-aérienne).
[16] Comme toutes les divisions américaines la 99e DI porte un surnom : Checkerboard - échiquier - rappelant son insigne de manche fait d'un écusson noir frappé d'un damier blanc et bleu. (Comme on le verra plus loin, elle recevra, plus tard, le nom de Battle Babbies - les enfants de la bataille).
 
Au sud de Montjoie les lignes allemandes dessinent un léger saillant en direction de Kalterherberg, au-delà, ce sont au contraire les Américains qui s'avancent vers l'est, le long du Krockesbach puis du cours supérieur de la Schwalm jusqu'à sa source.  De cet endroit, la ligne de front se poursuit en direction du Rathsberg (au nord-est de Rocherath), coïncide ensuite pratiquement avec la frontière belgo-allemande de l'époque ([17]) qu'elle suit encore jusqu'à l'endroit dénommé Weisser Stein, face à Udenbreth.  À partir de là, elle empiète légèrement sur le territoire allemand pour passer, plus au sud, à l'est de la Schnee Eifel avant de rejoindre la frontière germano-luxembourgeoise. 

[17] Modifiée en 1956, notamment entre Kalterherberg et Wahlerscheid et à Losheimergraben.
 
La 2e DI du major général Walter M. Robertson se regroupe au camp d'Elsenborn depuis le 10 décembre en vue de participer à une nouvelle attaque contre les barrages de l'Eifel qui doit débuter le 13 décembre.  Le QG divisionnaire est installé dans les locaux de l'infirmerie et le poste de commandement ([18]) avancé à Wirtzfeld.  Le Combat Command ([19]) B de la 9e DB nouvellement constituée stationne à Faymonville où il est à la disposition de Gerow, pour le surplus cette division renforce le 8e Corps de Middleton.  Les troupes américaines qui vont subir le choc représentent environ septante-cinq mille hommes.

[18] Plus loin : PC.
[19] Une division blindée américaine s'articule en trois Combat Command (CC) : A, B et R (réserve). Un CC est une unité opérationnelle dont la composition varie en fonction des circonstances. Habituellement un CC comprend un régiment blindé, un régiment d'infanterie blindée, une compagnie de génie, une compagnie de chasseurs de chars, une compagnie médicale, un détachement de maintenance et deux bataillons d'artillerie de campagne.
 
Quant aux forces allemandes trois fois plus nombreuses à engager d'emblée dans l'Offensive des Ardennes elles comprennent la 6. PZA de Dietrich qui devait être composée de six divisions d'infanterie - mais n'en comptera que cinq - et de quatre divisions blindées, réunies en trois corps d'armée : au nord, le 67. Korps avec les 246. et 326. Volksgrenadierdivision ([20]), au sud le 1. Korps Panzer SS formé par les 277. et 12. VGD outre la 3. Fallschirmjägerdivision ([21]) ainsi que des 12. Panzerdivision ([22]) SS (Hitlerjugend) et 1. PZD SS (Leibstandarte Adolf Hitler) suivi du 2. Korps Panzer SS regroupant les 2. PZD SS (Das Reich) et 9. PZD SS (Hohenstaufen) devant intervenir comme seconde vague d'assaut. En outre, Dietrich recevra l'appui d'un groupement de parachutistes commandé par le Obertsleutnant Freiherr ([23]) August von der Heydte et de la 150. PZ Brigade de l'Obertsturmbannführer ([24])SS Otto Skorzeny.

[20] Plus loin : VGD. Division de grenadiers - fantassins - du peuple : dénomination honorifique à ne pas confondre avec la Volksturm (levée en masse d'hommes très jeunes ou très âgés ayant échappé jusqu'ici à leur incorporation), sans valeur militaire, destinée à assurer l'ordre intérieur
[21] Plus loin : FJD. Division de parachutistes. Celle-ci n'en a que le nom, étant faite d'hommes prélevés sur les effectifs devenus excédentaires de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine ou encore de convalescents tirés des hôpitaux.
[22]Division blindée. Plus loin: PZD
[23] Lieutenant-colonel baron.
[24] Dans la Waffen SS, grade correspondant à celui de Oberstleutnant - lieutenant-colonel - dans la Wehrmacht.
 
Sont en réserve pour l'ensemble de l'opération: cinq VGD, une Gebirgedivision - division de montagne -, une PZD, une Panzergrenadierdivision ([25]) ainsi que la Führer Begleit Brigade et la Führer Grenadiere Brigade.

[25] Division d'infanterie blindée. Plus loin : PZGD.
 
La Bataille d'Elsenborn va opposer le 5e Corps de Gerow et la 6. PZA de Dietrich.
 
La 272. VGD initialement prévue pour participer à l'offensive sera retenue à l'est de Lammersdorf et n'y participera pas, tandis que la 246. VGD venant de la région de Jülich subira du retard dans sa mise en place, quant à la 326. VGD elle ne sera qu'en partie à pied d'oeuvre entre Konzen et le sud de Montjoie au moment de l'attaque.  Il sera revenu sur cette indisponibilité d'une division et les retards subis par deux autres.  Plus à l'est et le long de la route Hollerath - Weisser Stein - Losheimergraben - Losheim s'aligneront les 277. et 12. VGD ainsi que la 3. FJD.
 
 
IMPORTANCE DE CETTE BATAILLE
 
Il ne faut pas être grand stratège pour comprendre que lorsque trois armées ont été désignées pour mener ensemble une vaste offensive, l'une avec neuf divisions dont quatre blindées, la seconde avec six divisions dont deux blindées et la dernière avec quatre divisions d'infanterie seulement, l'effort principal incombe à la première.
 

Ces armées sont, dans l'ordre où elles ont été citées, la 6. PZA de Dietrich, la 5. PZA de von Manteuffel et la 7. Armee de Brandenberger.  C'est donc à Dietrich qu'est dévolu le rôle principal, celui dont dépendra toute l'opération. Après s'être rendu maître de l'importante base logistique de Liège ([26]), s'appuyant ensuite sur le canal Albert à droite et en étant épaulé par von  Manteuffel sur sa gauche, il a pour mission de s'emparer d'Anvers.  Initialement, le rôle de von Manteuffel est secondaire, ce qui ne signifie pas que sa mission est négligeable, mais bien qu'elle soit subordonnée à celle de Dietrich dont il doit assurer le flanc gauche en fonçant vers la Meuse puis sur Bruxelles.  Il n'y a aucun objectif majeur sur la rive droite de la Meuse et dès lors dans le secteur attribué à von Manteuffel, rien que des dépôts locaux de carburant ou de munitions destinés aux unités voisines, aucune grande base logistique.


[26] Munitions au Sart-Tilman, carburants à l'Île Monsin, autres approvisionnements dans la plaine de Droixhe.
 
La prise de Bastogne qui se trouve d'ailleurs à l'origine dans le secteur dévolu à Brandenberger n'a aucune importance du point de vue tactique de l'aveu même du général Wagener, chef d'état-major de von Manteuffel.  La ville devait être débordée par le nord ([27]) étant simplement masquée par une division renforcée.  La prise de Bastogne ne sera tentée qu'à partir du moment où le centre de gravité de l'offensive basculera de la 6. PZA sur la 5.  Il ne s'agira plus alors que d'une question de prestige destinée à détourner l'attention de la bataille d'Elsenborn où s'est enlisée la 6. PZA.  La mission de flanc-garde sud confiée à Brandenberger ne jouant aucun rôle dans cette bataille, il ne sera plus question de la 7. Armee.

[27] La Luftwaffe avait tout particulièrement dirigé des reconnaissances aériennes sur l'itinéraire Prüm - Houffalize.
 
Il était prévu que la 15. Armee de von Zangen, en position à l'est d'Aix-la-Chapelle, se lancerait dans la bataille quarante-huit heures après le déclenchement de l'offensive, pour assurer la flanc-garde nord de l'opération, et incorporerait les divisions d'infanterie de Dietrich qui, dès que ses blindés auraient atteint Liège, se seraient alors déployées sur une ligne partant de Rötgen en direction de Cheratte.  Compte tenu de l'échec que va connaître Dietrich, cette 15. Armee n'interviendra pas au moment prévu mais bien plus tard, et plus au sud, quand les dés seront jetés.
 
Le plan de l'Offensive des Ardennes a été conçu par Hitler et Hitler seul, même si Jodl et Keitel l'ont assisté.  Le Generalfeldmarschall Gerd von Rundstedt qui portait le titre purement nominal de Oberbefehlshaber West - commandant en chef à l'ouest -, n'a eu aucune part dans l'élaboration de ce plan qu'il désapprouvait et dont il a tenté à plusieurs reprises de modifier puis d'interrompre le déroulement.  Il est donc totalement faux de parler d'une offensive von Rundstedt.  Même Model, pourtant nazi convaincu, doute du bien-fondé du plan du Führer.  Le Generaloberst ([28]) Heinz Guderian invoque la nécessité d'utiliser des divisions blindées plutôt sur le front de l'est : rien n'y fait, Hitler s'obstine, sous-estimant gravement non seulement la grande mobilité des forces américaines et l'extraordinaire souplesse de leur commandement mais encore la capacité de résistance des GI's.  Sans ces erreurs d'appréciation ajoutées à un excès d'ambition, le plan du Führer n'était pas aussi insensé qu'il a souvent été écrit.  S'il avait disposé des moyens voulus, son but final - la prise d'Anvers et la rupture du front allié en deux ailes, séparant les armées britanniques des armées américaines - aurait eu des conséquences incalculables.  Il faut toutefois noter que rien n'était prévu pour les opérations à mener une fois la Meuse franchie.  Von Manteuffel, que l'on ne peut taxer ni de flagornerie ni d'incompétence, a dit qu'au départ il avait cru à la réussite.

[28] Colonel général, équivalent de général d'armée.
 
Après plusieurs reports la date du déclenchement de l'opération est fixée au 16 décembre 1944.
 
Ainsi donc c'est Hitler qui avait décidé que le Schwerpunkt - le centre de gravité, là où devait s'exercer l'effort principal - revenait à la 6. PZA de son cher Dietrich, lequel attaquerait de Montjoie à Losheim.  Il voulait en effet que tout le mérite de l'opération revînt aux SS. Dietrich avait pour mission de percer le mince front américain entre le nord de Montjoie et le sud de Kalterherberg, dès le 16 décembre à midi, avec quatorze bataillons ([29]), pour atteindre les abords d'Eupen et le sommet des Hautes Fagnes à la nuit ce qui était parfaitement possible sachant qu'entre midi et 17.00 h. les fantassins auraient disposé de cinq heures pour parcourir une quinzaine de kilomètres, soit sur une excellente route après avoir neutralisé l'artillerie déployée à Mützenich - dont Dietrich n'avait pas mesuré l'importance -, soit en terrain certes difficile mais sans rencontrer une seule unité américaine.

[29] Chaque VGD compte trois régiments à deux bataillons outre un bataillon non enrégimenté, donc quatorze en tout pour les deux divisions réunies : 246. et 326. VGD.
 
Afin de tromper les Alliés, Hitler avait intitulé son projet Wacht am Rhein - garde au Rhin - afin de leur faire croire que les déplacements d'unités en vue de l'attaque n'avaient d'autre but que d'organiser une position défensive sur le fleuve.  Model, était un des rares, si pas le seul, à pouvoir parfois s'opposer au Führer.  Tout ce qu'il obtiendra pour son groupe d'armées est que le nom code de l'opération devienne Herbstnebel - brouillard d'automne -.
 
Le plan initial prévoyait encore qu'au cours de la nuit du 15 au 16, le colonel von der Heydte serait largué avec douze cents parachutistes à proximité de la Baraque Michel pour se joindre, au lever du jour le 17, aux fantassins des 326. et 246. VGD, poursuivant alors avec eux vers Eupen dont la prise était programmée le même jour.  Verviers devant tomber le 18. Pendant ce temps, les trois autres divisions d'infanterie de Dietrich - les 277. et 12. VGD et la 3. FJD - avaient pour mission de crever le front plus au sud, entre l'endroit où une route venant de l'est bifurque vers le sud et Losheimergraben.  Cet endroit s'appelle en allemand Hollerather Knie - le genou de Hollerath mieux traduit en français par le coude de Hollerath -.  Cette percée étant réalisée, la route était ouverte aux deux premières des quatre divisions blindées de la 6. PZA, les 12. et 1. PZD qui, remontant vers le nord-ouest, franchiraient la Meuse en plusieurs points de part et d'autre de Liège avant de foncer sur Anvers dont la chute devait intervenir pour Noël ([30]).

[30] Les Allemands disposaient - en théorie - de suffisamment de carburant pour progresser d'une centaine de kilomètres, autrement dit, atteindre la Meuse. Ce calcul ne tenait toutefois pas compte de la surconsommation qu'entraînera la progression rendue difficile sur des routes verglacées, les tours et détours de même que les arrêts dus au désordre qui allait régner en plus d'un endroit du front. L'échec du Kampfgruppe (groupement de combat assez semblable à un CC US) de l'Obertsleutnant - lieutenant-colonel - Jochen Peiper - qui pourtant s'était ravitaillé à Bullange - en est la preuve. Il était donc impérieux de s'emparer de stocks américains.
 
Cette progression éclair - si elle s'était réalisée - aurait permis aux troupes de Dietrich de contrôler dès le 17 au matin les routes Montjoie - Eupen, Eupen - Baraque Michel, Verviers - Baraque Michel, et tous les itinéraires menant de là vers Saint-Vith dont la prise devait intervenir dans les dernières heures du deuxième jour, empêchant ainsi l'acheminement des renforts américains qui, dans ce secteur, ne pouvaient venir que de la région située au nord d'une ligne allant de Verviers à Aix-la-Chapelle.
 
La première grande unité américaine qui se serait heurtée aux Allemands aurait été la 7e DB ([31]).  En supposant que les GI's soient malgré tout venus à bout de leurs adversaires, il en aurait résulté pour eux, outre un affaiblissement certain, un retard de plusieurs heures et Saint-Vith n'aurait pas résisté.  La suite des événements aurait été tout autre.

[31] Surnommée Lucky Seven - le sept chançard.
 
Mais contre toute attente, du nord de Montjoie à la Schwalm, le mince cordon de troupes amies va résister sur place, sans céder un pouce de terrain.  Les fantassins allemands ne réussissent pas à percer.  Leur échec se double de celui des hommes du colonel von der Heydte dû à diverses raisons, dont la moindre n'est pas d'être largués avec vingt-quatre heures de retard.
 
Plus au sud, la situation sera différente.  En effet, du Rathsberg à Losheimergraben, il est nettement plus aléatoire de vouloir s'opposer de manière permanente à toute avance allemande.  En effet, si du côté de Montjoie la vue et partant les champs de tir sont dégagés - on voit venir l'assaillant - ici les positions des GI's sont en grande partie situées dans la forêt avec une visibilité et des champs de tir réduits le plus souvent à 150 mètres à peine.  Le front tenu par le 5e Corps de Gerow s'arrête là, un peu au sud de Losheimergraben.  Au-delà de Lanzerath et Losheim, ce sont des unités du 8e Corps d'armée de Middleton qui sont en position avancée dans la Schnee Eifel.  Entre les deux corps s'ouvre un espace de près de deux kilomètres simplement parcouru, toutes les heures, par des patrouilles en jeeps.
 
À cet endroit, dès midi le 16 décembre, la situation tourne mal. Là, les prévisions de Hitler se réalisent et les Américains défendant dans la Schnee Eifel l'accès vers Saint-Vith sont bousculés, mettant en danger leurs camarades de la 99e DI plus au nord.  Menacés d'être tournés sur leur droite, ces derniers sont contraints de se replier.  Cette défection de certains entraîne de la confusion dans les manoeuvres de repli des autres.
 
Mais il importe sans plus tarder d'en venir à la chronologie - très succincte - des événements.  La date du déclenchement de l'offensive des Ardennes est bien connue : 16 décembre 1944, mais pour mesurer toute l'importance des événements qui se sont déroulés à Elsenborn, il est indispensable de remonter trois jours plus tôt, au mercredi 13 décembre.
 
CHRONOLOGIE SUCCINCTE
 
Sauf exception, il ne sera question ici que de divisions d'infanterie ou blindées, américaines ou allemandes, alors que chacune d'elle comprend des unités d'appui, artillerie, génie de combat et de services.  De telles unités d'appui se retrouvent également à l'échelon du corps d'armée et de l'armée qui les attachent à l'une ou l'autre division selon les circonstances.  Ni le commandant d'un corps d'armée, ni le commandant d'une armée n'actionnent personnellement ces unités.  Il est d'autant plus regrettable de ne pouvoir faire état des actions menées par ces unités d'appui que l'artillerie et le génie de combat ([32]) ont contribué de manière très importante au succès de la bataille d'Elsenborn.  Il faut déplorer encore davantage de ne pouvoir relater les nombreuses actions d'éclat et citer les noms des GI's qui se sacrifièrent pour retarder l'avance ennemie.

[32] Le personnel des bataillons de génie de combat américains a reçu, outre une formation dans une spécialité de son arme, une instruction complète de fantassin ce qui permettra au commandement de mettre ces hommes en ligne pour suppléer ou renforcer l'infanterie submergée. Plus loin : Bn Gn Cbt.
 
Lorsqu'en octobre, le général Gerow a pris possession du secteur attribué à son corps d'armée, il l'a parcouru afin de rechercher les meilleurs points d'appui auxquels il pourrait s'accrocher en cas d'action offensive de l'ennemi.  Contrairement à beaucoup de ses collègues, qui ne croient pas une réaction ennemie violente sur le front de l'Ardenne et n'envisagent pas de moyens de s'y opposer le cas échéant, Gerow entend pouvoir faire face à toutes les situations, même les plus improbables.  Il découvre que le meilleur endroit où il pourrait résister en cas de besoin se situe sur les hauteurs entourant Elsenborn.
 
Après l'échec de la bataille de la forêt de Hürtgen, Gerow a reçu l'ordre d'effectuer une nouvelle tentative pour s'emparer des barrages.  Il prévoit une attaque en tenaille.  Pour l'appuyer, le général a regroupé à proximité de Mützenich et dans la plaine de manoeuvres à l'est du camp d'Elsenborn plusieurs centaines de pièces d'artillerie de tous calibres.  Dès le déclenchement de l'offensive allemande, cette artillerie pourra s'opposer avec succès à la pénétration ennemie.  Elle sera encore considérablement renforcée au cours des jours suivants, notamment par la mise en position dans la clairière de Ternell, sur la route de Montjoie à Eupen, et aux environs de Sourbrodt, de pièces à moyenne portée et de plusieurs bataillons d'obusiers et canons tractés de 240 mm et de 8" à longue portée, les seuls en service dans l'armée américaine en Europe capables de tirer à plus de trente kilomètres.  Cet appui providentiel d'artillerie, ajouté à l'immobilisation ou au retard des 272., 246. et 326. VGD, sans parler du désastre qui va frapper le groupement de parachutistes de von der Heydte, contribuera à faire échouer l'attaque de la 6. PZA.
 
En novembre, le général Lauer, dont la 99e DI à peine débarquée sur le continent est au repos dans la région d'Aubel, reconnaît le secteur allant de Höfen à Losheimergraben où sa division va devoir monter en ligne.  L'allongement excessif du front à défendre l'oblige à se limiter à établir une succession de postes plus ou moins distants les uns des autres ; son dispositif n'a aucune profondeur.  Il ordonne à ses hommes de creuser des abris individuels profonds garnis de claies ou de fascines pour éviter le trench foot ([33]), de construire des PC, des postes de secours, des emplacements de mitrailleuses ou de mortiers protégés par des rondins - il précise de vingt centimètres de diamètre au moins - recouverts d'une épaisse couche de terre ou de sacs de sable, non seulement en première ligne mais encore sur d'autres en arrière, bien qu'il ne puisse les faire occuper.  Il ajoute que ces positions doivent être éloignées de points de repère tels que carrefour ou maison isolée et à distance suffisante d'arbres de haute taille pour se soustraire aux effets des obus d'artillerie qui en éclatant dans les branches projettent des éclats mortels dans toutes les directions.  Malheureusement, à certains endroits, les fantassins sont en ligne dans les bois et là, cette dernière prescription ne peut être respectée.  Les mesures de prudence que prend Lauer lui valent les sarcasmes de plusieurs de ses égaux et la désapprobation de certains de ses supérieurs qui le jugent trop timoré.  L'avenir lui donnera pourtant raison.  Recherchant lui aussi une position de repli éventuelle il arrive à la même conclusion que Gerow : la crête d'Elsenborn.  Sans ces mesures de protection voulues par Lauer il n'est pas certain que la position d'Elsenborn aurait réussi à tenir comme elle l'a fait.

[33]Littéralement « le pied des tranchées », autrement dit les engelures, voire les pied gelés, qui firent des ravages parmi les troupes américaines en Ardenne.
 
Début décembre, le général Robertson dont la 2e DI est parfaitement aguerrie parcourt à son tour le terrain sur lequel sa division devra mener l'opération contre les barrages. L'axe de départ de son attaque - Rocherath - Wahlerscheid - est quasiment parallèle aux lignes allemandes installées à moins de cinq kilomètres plus à l'est, du coude de Hollerath à Losheimergraben.  Il arrive à la conclusion qu'en cas de riposte violente de l'ennemi il ne pourrait disposer que d'une seule position sur laquelle se replier : la crête d'Elsenborn.
 
Les trois généraux s'accordent à dire qu'en cas de forte poussée allemande venant de l'est, du coude de Hollerath à Losheim, il faudrait consentir à un repli sur la branche sud du boomerang.  En effet le terrain en avant de celle-ci est compartimenté par des rivières encaissées, infranchissables à gué en cas de crue, les routes sont étroites, sinueuses, accidentées, les vues et les champs de tir limités.
 
Il faut une fois encore attirer l'attention sur un point faible du dispositif américain en Ardenne : le vide existant au sud de Losheimergraben, là où se situe la limite entre le 5e Corps de Gerow et le 8e de Middleton.  Seules des patrouilles en jeeps relient régulièrement entre elles les unités voisines des deux corps : au nord, le 394e RI/99e DI, au sud, le 18e Esc Rcn/14e Gp Cav rattaché à la 106e DI laquelle est en position aventurée dans la Schnee Eifel.
 
 
Léon NYSSEN